Cette histoire vraie est un supplice à résumer tellement la vie de ce personnage est riche en péripéties, actions valeureuses, méconnues et situations miraculeuses...
Quel bonheur pour nous d'avoir pu rencontrer ce descendant de l’une des plus prestigieuses familles de Bigorre, les de CASTELBAJAC en ce lundi 3 mars 2008 à Sydney et d'avoir pu renouer des liens avec ce bigourdan émigré en Australie.
Jean Paul Abadie
L’intrépide et extraordinaire Bernard Pierre de LAMBERT des GRANGES dit Pipo
‘’En l’année 1925, le 24 mai à 23 heures, un dimanche, je fis mon apparition dans ce monde, de père gascon et de mère parisienne. Je suis né en France, sur les bords de la Somme à St Valéry sur Somme, charmant petit village d’où par beau temps nous pouvions apercevoir les côtes de la Grande Bretagne ’’ ; ainsi commence le manuscrit que me confie Bernard Pierre de LAMBERT des GRANGES.
Toutes les bonnes fées ne s’étaient pas penchées sur son berceau malgré tout, il a dix huit mois lorsque décède sa "douce maman’’. Son père, Jacques de LAMBERT des GRANGES s’embarque pour le Brésil ; Bernard Pierre et sa sœur Elisabeth de deux ans son aînée, sont pris en charge par leur grand-mère et leur arrière grand-mère de 104 ans !!!
Au décès de cette dernière, pour se rapprocher du berceau familial, Trie sur Baïse, la grand-mère achète une petite maison quartier Nelly à Tarbes en Bigorre.
C’est le temps de l’enfance heureuse entre Tarbes, Barbazan Débat, Trie sur Baïse, Ibos, de multiples souvenirs d’enfance précieux et très précis remontent à la mémoire de Bernard Pierre.
Il n’a jamais oublié les carpes du Jardin Massey, la scolarité à l’Ecole Ste Jeanne d’Arc, l’escrime, le football, la gymnastique et bien sûr le rugby, la passion pour les langues étrangères, les vacances scolaires à Mimizan-Plage, les grands travaux des champs, foins et paille avec l’attelage des gros bœufs, la découverte des chevaux de ferme et ceux des Haras de Tarbes, les avions le dimanche à l’aérodrome de Laloubère, sa confirmation à Lourdes par le Cardinal Gerlier. De merveilleux souvenirs d’avant-guerre, paisibles malgré les difficultés et l’absence maternelle. Des expériences qui conduiront toute sa vie et dont il retirera le meilleur.
Au décès de sa grand-mère en 1941, il est séparé de sa sœur et pris en charge par son oncle dans la maison du Comte Henri de Castelbajac à Sault de Navailles en Béarn. La propriété se trouve être partagée par la ligne de démarcation et notre jeune Bernard Pierre fait ses premières armes en tant que passeur de soldats décidés à gagner Londres ou Alger. Mais ‘’repéré’’ lors de ses activités, son oncle le fait prévenir de ne pas retourner au château. Il prend la direction opposée et se retrouve bientôt à Port Vendres, il a tout juste seize ans...
Le baptême du feu
Et là, pour le jeune Bernard Pierre, commence une extraordinaire épopée militaire,qui ne prendra fin que dix ans plus tard en 1951. Une épopée dans la lignée de ses ancêtres, les valeureux chevaliers de Castelbajac, partis guerroyer jusqu’à Jérusalem, aux côtés des Rois de France durant trois croisades.
Camouflé au milieu de soldats réaffectés pour l’Afrique du Nord, il embarque sur un cargo, destination Alger. Il y fait ses premières expériences de chauffeur aux ‘’Compagnons de France’’, mais bien vite il s’enrôle dans une unité combattante motorisée formée par des instructeurs canadiens. Outre ses excellentes qualités de chauffeur de véhicules en tout genre, il maîtrise bientôt les communications radio.
Pour l’épreuve du feu, excusez du peu, ce sera contre ‘’l’Afrikakorps’’ de Rommel venant de Bizerte et bien décidé à gagner Bône en Algérie et aussi contre la ‘’Folgore’’ troupes de parachutistes italiens.
Bizerte tombe à la mi décembre 1942...
Bernard Pierre que tous surnomment ‘’Pipo’’ reçoit la Croix de Guerre avec Palme et l’accolade, des mains du Général de MONSABERT, il a 17 ans !!! ; Croix qui ne figurera jamais à son palmarès de décorations, nous verrons pourquoi plus tard...
Le corps Franc d’Afrique se regroupe et rentre sur Bougie (Bejaia de nos jours) puis sur Alger où le bataillon est dissous.
‘’Pipo’’ retourne à la vie civile, mais pas pour longtemps, il rengage à Blida aux Forces Aériennes Françaises qui partent pour Casablanca où, affecté aux CFNA (Centre de Formation du Personnel Navigant aux Amériques) il embarque pour Washington via New York. Il reçoit une solide formation d’aviateur et de parachutiste à Graig-Field où il décroche ‘’Les Ailes’’, puis celles de ‘’Mitrailleur navigant’’ à Wutsmith dans le Michigan. Mission au dessus du Pacifique, descendu au large de Midway Island, repêché, décoré de la ‘’Flying Cross’’. En décembre 1945 le revoici à Alger, puis dirigé sur Toulouse où il est démobilisé. Après un rapide passage dans la famille de sa belle-mère Curie Simbre à Trie sur Baïse, où il n’est pas accueilli à bras ouvert, il remonte sur Paris rendre visite à sa soeur qu’il n’a point vue depuis leur séparation en 1941 !!!
Au Fort de Vincennes il s’engage pour l’Indochine dans la Légion Etrangère et s’enrôle pour cinq ans sous la nationalité espagnole car les Français ne pouvaient être engagés dans la Légion...
De la buée sur les ciseaux !
Passage par Aubagne, affecté de nouveau au ‘’motor pool’’, il s’initie au morse, puis de Marseille c’est le départ pour Saïgon via Suez, le Golfe d’Aden, la Mer d’Oman, Sumatra. Durant la traversée au cours des combats de boxe organisés le soir venu dans les soutes du navire, ‘’Pipo’’ devient vite populaire et gagne le nouveau surnom de ‘’Jimmy’’, évidemment dû a son passage aux USA.
La Légion effectue une mission de ‘’Pacification de l’Indochine’’ redevenue ‘’libre’’ après l’occupation japonaise et momentanément anglaise. ‘’Jimmy’’ est chargé de ravitailler les postes militaires jusqu’au Cambodge, sous les ordres du Lieutenant Colonel LAIMAY.
C’est bientôt le départ vers le Tonkin, où les ‘’viet’s’’ deviennent belliqueux. Jimmy renouvelle sur place son engagement pour deux ans dans Légion et est affecté sous les ordres du Lieutenant MONTOYA à diverse missions, toutes plus épiques les unes que les autres. Jusqu’à ce 28 février 1948 ou ‘’Pipo’’ se fait lester d’une balle ‘’doumdoum ‘’ dans le dos, reste abandonné toute une nuit sur le bas côté et est récupéré le lendemain comme mort par les dépanneurs du Génie. Transporté à la morgue, il reçoit les derniers sacrements ‘’et attend pour le trou’’ (sic). Il est ‘’récupéré in extremis’’ gr'ce à la petite auréole de buée sur la lame de ciseaux qu'une infirmière a la présence d’esprit de lui passer sous les narines au dernier moment !
Chirurgie, convalescence, nouvelle Croix de Guerre avec Palmes, Pipo a 23 ans. Deux mois plus tard, désirant s’engager dans la section parachutistes, ses officiers pensent qu’il en a assez fait et l’affectent ….à la "popote’’ du mess; là il met a profit les bonnes recettes dont celles du Sud-ouest, apprises de sa grand-mère. Et après quelques temps c’est le retour vers Sidi Bel Abbès quartier général de la Légion Étrangère.
Vu ses états de service, il a le choix d’une nouvelle affectation.
En 1950, ‘’Pipo’’ opte pour le Groupement Porté de la Légion Étrangère au Maroc, compagnie auto des Gardiens du Désert à Agadir. Une mauvaise dysenterie, puis une convalescence, le conduisent à l’hôpital d’Agadir où le chauffeur Pipo va prendre un grand virage. Il croise une jeune laborantine, venue le temps des vacances, de l’hôpital de Marrakech où elle travaille.
Dès la première permission, en grande tenue de parade, Pipo se rend à l’hôpital de Marrakech, visiter celle qui est devenue ‘’sa Marraine de Guerre’’.
Au concierge il demande ‘’Mademoiselle LELOUP’’... attente, attente... et tout à coup déboule un véhicule rempli de gendarmes :
- vous êtes M. de Lambert des Granges ?
- oui ...
- nous devons vous emmener !
- Oh ! et pourquoi ?
- Vous êtes recherché comme ‘’INSOUMIS’’ !!
A ce moment arrive Thérèse LELOUP qui engage la conversation avec les gendarmes; ceux-ci ne tardent pas à se confondre en excuses et, après les saluts de rigueur, prennent congé de l’insoumis et de sa belle.
En fait, depuis 1940 jusqu’à ce jour de 1951, personne en France ne savait où Bernard Pierre de LAMBERT des GRANGES avait passé son temps !!!!
Bien qu’aucune formalité ne lui ait été demandée, sans doute aurait il dû à ce moment là faire enregistrer ses états de Services.
Une nouvelle crise de dysenterie le terrasse à Marrakech...Il doit au médecin-chef Maisonnave et à sa marraine de guerre de ne pas retrouver prématurément ses ancêtres.
Son temps accompli dans la Légion, il lui faut trouver un contrat de travail pour être démobilisé sur place. Il signe à la Société des Transports Miniers à Marrakech et va se faire démobiliser à Sidi Bel Abbès en Algérie, où la Légion lui octroie un Certificat de Bonne Conduite ! Le voilà redevenu civil !
PIPO négocie le grand virage de sa vie
C’est à la Mairie et à l’église de Marrakech que Bernard Pierre signe un nouveau contrat, à durée illimitée celui-là, avec Thérèse Marthe Marcelle LELOUP du TREHAUT de la FORET. Après quelques jours de lune de miel, il prend ses nouvelles fonctions à la CTM pour six mois. Après divers contrats dans des entreprises de transports privées il finit par être engagé aux ateliers de maintenance de l’US air Force au Maroc, et devient Officier Coordinateur du personnel employé par les USA au Maroc.
Le Maroc accède à indépendance en 1956... l'heure du retour en France sonne en 1960. La vie de "pied noir" n’est pas facile pour Bernard Pierre...
Dans l'attente de jours meilleurs il retrouve une place de chauffeur, tandis que Thérèse est affectée aux Hôpitaux Militaires de Marseille.
Décidés à ne pas s’attarder dans un pays qui ne leur sourit pas vraiment, Bernard Pierre, Thérèse et leurs deux filles Catherine et Françoise, préparent des dossiers d’émigration pour les USA, le Canada et l’Australie. Et en mars 1970 pliant armes et bagages, la famille de LAMBERT des GRANGES s’embarque pour l'Australie.
Brisbane décontractée et tropicale est leur terre d’accueil. Thérèse entre dans une école supérieurs comme préparatrice en bactériologie (c’était aussi son affectation dans l’armée Française) et Bernard Pierre est recruté par la General Motor Holden en qualité de Technical Mecanical Inspector, fonction qu’il exercera durant seize années.
Actuellement sur la Gold Coast, le valeureux guerrier et son épouse sont en "longues vacances’’ bien méritées dans la Miami du Pacifique, ce coin merveilleux de la côte Est où Bernard Pierre s’adonne à sa passion de radio amateur.
La longue chaîne de la Diaspora ressoude ses maillons…
Mais l’histoire ne s’arrête pas là….
Depuis des dizaines d’années Bernard Pierre n’avait plus de contacts avec sa famille de France et dans la nuit du 08 novembre 1990 ‘’bidouillant’’ sur les ondes, il "accroche’’ Jacques Hofbeck à Mingot, ici, en Bigorre ; dans ce petit village du nord du département des Hautes Pyrénées, celui-ci taquine lui aussi les longues ondes. Ils devisent longuement et par le courrier qui suit, Jacques Hofbeck apprend la parenté de son interlocuteur radio avec la famille de Castelbajac.
Quelques jours auparavant, il a lu dans la presse locale un article sur "La saga des barons de Castelbajac’’. Madame Marthe Amiel Delas y relatait les premières grandes retrouvailles que cette très ancienne famille de Bigorre allait organiser le 17 août 1991 à Castelbajac et Montastruc pour ses mille ans d’histoire.
La boucle est bouclée ; en quelques jours, gr'ce à son interlocuteur radio et à Marthe Amiel Delas, Bernard Pierre de LAMBERT des GRANGES, est remis en contact avec sa famille bigourdane des de Castelbajac.
Depuis ces contacts renoués, de temps à autres quelques nouvelles vont et viennent entre les antipodes.
Quelques jours avant notre départ, j’avais rencontré Marthe Amiel Delas qui m’avait confié documents et adresses, au cas où il nous serait possible de joindre ce bigourdan du bout du monde.
Mission réussie en ce mois de février 2008 où à notre tour, débarquant en Australie, nous prenons contact avec Pierre de LAMBERT des GRANGES.
Nous avons longuement parlé de la Bigorre entre Brisbane et Sydney tous deux gagnés par l’émotion, et, ce qui était le plus surprenant pour moi était d’entendre cet accent bigourdan que Bernard Pierre n’a jamais perdu malgré les années et les aventures.
Pour moi qui parlais avec ce valeureux combattant, ô combien bien digne de ses ancêtres les preux chevaliers croisés, l’émotion était plus forte encore.
Depuis, à notre tour nous échangeons nouvelles et documents!
Crédit photos : Jean-Paul Abadie ; Hautes Pyrénées Tourisme Environnement